Jacques Séguéla n'est pas simplement un personnage de l'histoire publicitaire française. Il en reste un acteur vivant, mobilisé, parfois provocateur. À 85 ans, quand beaucoup se retirent, l'homme qui a fondé Havas en 1970 continue d'intervenir sur les grands dossiers, de donner son avis sur les nominations, d'influencer les stratégies créatives du groupe qu'il a bâti.
Cette persistance n'est pas anecdotique. Elle dit quelque chose sur le fonctionnement des agences françaises, sur le poids des figures charismatiques, et sur la difficulté à inventer une succession viable quand le fondateur incarne lui-même la marque.
L'influence sans le pouvoir exécutif
Depuis son retrait des postes opérationnels, Jacques Séguéla s'est repositionné en conseiller-sage du groupe Publicis. Non qu'il soit sans pouvoir : son avis sur les budgets créatifs, sur les embauches de directeurs généraux, sur les orientations stratégiques pèse lourd. Mais il n'a plus à gérer l'opérationnel, les résultats trimestriels, les tensions avec les actionnaires.
C'est une position enviable et dangereuse. Enviable parce qu'elle permet de conserver l'influence sans les contraintes. Dangereuse parce qu'elle peut s'éroder rapidement si le groupe cesse de valoriser le conseil du fondateur.
« La vraie question n'est pas l'âge. C'est la capacité à penser le futur sans renier le passé », aurait déclaré Séguéla lors d'une récente rencontre avec les cadres d'Havas.
Le secteur a profondément changé depuis les années 1980-90 où Séguéla dominait le paysage publicitaire français. Les agences indépendantes grignotent les marges des géants. Le contenu d'actualité prime sur la création atemporelle. Les réseaux sociaux ont atomisé les audiences. Les données remplacent l'intuition créative. Et pourtant, Séguéla refuse de se faire oublier.
Une légitimité ancrée dans l'histoire
Pourquoi Jacques Séguéla conserve-t-il cette influence à un âge où la plupart des dirigeants disparaissent discrètement de l'écran radar ? Plusieurs raisons convergent.
D'abord, il incarne une époque où la publicité était encore un art, pas un algorithme. Les campagnes qu'il a créées pour Citroën, pour Renault, pour la présidence française, ont marqué générations d'apprentis publicitaires. Ceux-ci, aujourd'hui aux postes de décision, héritent d'une forme de gratitude affective envers celui qui les a inspirés.
Ensuite, Jacques Séguéla a toujours su se réinventer. Quand le digital s'est imposé, il n'a pas crié « c'est la fin du vrai métier ». Il a observé, adapté, tenté de transformer Havas pour la nouvelle ère. Ce pragmatisme, teinté d'idéalisme créatif, lui confère une crédibilité que peu de dinosaures du secteur possèdent.
Enfin, dans un secteur où la stabilité de la gouvernance s'érode, il représente un repère. Une continuité. Une mémoire vivante. Les PDG savent que consulter Séguéla, c'est prendre du recul, accéder à trois décennies de retours d'expérience.
Vers 2027 : la succession inévitable
La vraie question que se pose le groupe Publicis n'est pas de maintenir l'influence de Séguéla, mais de préparer son absence. Comment transmettre l'autorité morale qu'il incarne ? Comment éviter que sa mort n'ouvre un vide stratégique dans la gouvernance créative du groupe ?
Plusieurs candidats sont évoqués pour consolider cet héritage immatériel. Mais aucun ne possède la trajectoire, l'aura, la légitimité créative que Séguéla a bâtie patiemment. C'est peut-être là le véritable défi : comment une agence se transforme-t-elle quand son âme quitte le navire ?
Entre temps, Jacques Séguéla continue son petit jeu d'influence. Il fait l'actualité, suscite des débats, refuse le statut de monument immobile. À regarder les nominations aux postes clés d'Havas ces derniers mois, on retrouve partout l'empreinte de ses conseils. Un partout qui dit beaucoup sur la résilience de son pouvoir informel.
Le secteur du marketing attend de voir comment Publicis gérera l'après-Séguéla. Sera-ce la fin d'une époque ? Ou seulement le changement de titre d'un film qui a commencé bien avant lui et qui continuera longtemps après ?
Pour l'heure, à 85 ans, il reste à Jean Mineur et aux autres penseurs du secteur une leçon : le pouvoir réel n'est jamais là où on le cherche. Il se loge dans les connexions, l'influence, la capacité à inspirer. Des ressources que l'âge seul ne saurait éteindre.
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